Sécurité routière, ou comment réécrire les lois de la physique

La diminution du champ de vision

La théorie

Pour saugrenu que soit l'argument sur la diminution du champ de vision en fonction de la vitesse (ici page 10, mais il y a plein d'autres exemples sur le même site, où le champ de vision passe de 30 à 45° à 130 km/h, selon les articles), ce dernier mérite une réponse argumentée, ne serait-ce que pour ne pas se laisser abuser par des théories simplistes.

Rappel

Cette théorie, soutenue par les différents sites de propagande répression prévention de sécurité routière, nous apprend que les lois de la physique ou de la physiologie (on ne sait pas trop, ce n'est pas trop clair, mais en tout cas c'est très sérieux) se trouvent modifiée selon la vitesse à laquelle on roule. Ainsi, plus vous roulez vite, plus votre champ de vision diminue, pour atteindre 30° à 130 km/h.

Pour résumer et selon les sources, il semblerait que le champ de vision ne soit pas modifié en fonction de la vitesse (ce n'est pas l'oeil qui se modifie en fonction de cette vitesse, il n'y a aucune raison biologique ou physique pour que ce soit le cas, ouf !), mais que le cerveau analyse les informations périphériques de manière d'autant moins efficace que l'on va vite. C'est donc bien le cerveau qui fait un tri dans les informations qu'il reçoit. Cependant, il ne vous aura pas échappé que lorsqu'un danger survient sur le côté, vous tournez la tête dans cette direction, ce qui vous permet de suivre l'élément potentiellement dangereux sans souffrir de la réduction du champ de vision. Magique.

Donc, si l'on vous parle de diminution de champ de vision, c'est dans le but de simplifier le message pour vos cervelles étriquées incapables de comprendre des notions de base de physique. Ce n'est absolument pas dans le but de vous mentir.

Bon, vous commencez à me connaître, j'ai fouillé un peu ces simplifications pour voir jusqu'à quel point elles restaient crédibles.

Les origines

D'abord, merci à JPB sur fr.misc.securite.routiere, pour avoir retrouvé l'origine probable de cette théorie :

Il semble en effet que cette théorie fait suite à un mémoire de fin d'étude à l'Ecole Nationale Supérieur du Paysage d'un certain Bertrand Richard, intitulé « La Route Landaise ou la recherche d'une esthétique de la sécurité », en 1989.

« A une vitesse élevée, le champ de vision détaillé occupe un angle d’environ 4°. Le regard ne s’éloigne de ce point focal que pendant environ 5 à 10% du temps global d’observation, voir moins dans de longues sections rectilignes, par de rapides balayages de quelques dixièmes de secondes des abords de la route. »

Le mémoire explique en effet que l'attention du conducteur se porte d'autant plus loin qu'il roule vite, afin de pouvoir anticiper. De même, le regard effectue des balayages afin de chercher les éléments utiles à la conduite. Présenté autrement, il est inutile d'observer le bout de son capot à 130 sur autoroute, c'est indispensable au moment où l'on stationne. Ca, c'est l'observation qu'en fait M. Richard. Depuis lors, certains esprits chagrin n'ont eu de cesse que d'ignorer la notion d'anticipation pour ne plus parler que de « retrécissement du champ de vision », ce qui modifie en profondeur le constat premier.

Un peu de science

Loin de l'esprit contestataire dans lequel je me fourvoie volontiers, nous allons faire comme si cette théorie de la diminution du champ de vision était démontrée et vérifiée, et en étudier les conséquences en matière de sécurité routière. Pour cela, nous allons avoir recours à la science et plus particulièrement la trigonométrie, afin que le résultat de l'analyse soit incontestable.

Mais juste avant, pour de rire parce que cette théorie est quand même gravement grotesque, juste une petite expérience à la Fred et Jamie : rien de tel qu'une expérience simple pour détruire les idées reçues.

C'est pas sorcier

Pour cette expérience, nous aurons besoin d'un rouleau de PQ (vide, c'est moins lourd) et d'une main pour le tenir.

Sans contester le moins du monde cette théorie fumeuse, donc, je vous demande simplement de ne pas vous livrez à une petite expérience (vous allez rapidement comprendre pourquoi) : Le petit cours de trigonométrie qui suit nous apprend que conduire avec une vision de 30° (celle que l'on suppose être à 130 km/h) revient à conduire avec un oeil fermé, et à regarder avec l'autre oeil au travers d'un cylindre de 5 cm de diamètre et 9.5 cm de long, comme on regarderait dans une longue-vue. Pour faire simple, prenez un rouleau de PQ dont les dimensions restent très proches du cylindre suscité. Si, rien qu'avec ça, vous ne voyez pas en quoi cette théorie est grotesque, lisez la suite (mais bon, quand même hein, franchement, ça vous paraît pas dangereux, à vous de rouler avec un oeil fermé et gnagnagna )...

Petit cours de trigonométrie :

Les données :
Soit A = longueur de route non prise en compte par le conducteur, mesurée le long du bas coté ;
B = La moitié de la largeur de la route (= la largeur de la voie) ;
A 130 km/h, les différentes sources de sécurité routière nous indiquent un cham de vision de l'ordre de 30°, soit 15° par côté ;
Tangente(90°-15°) = A / B ;
Nous cherchons A, qui est donc égale à Tangente(75°) * B pour 130 km/h ;

A 130 km/h sur départementale (c'est pas bien, mais c'est pour l'exemple)

Graphe Soit une route départementale de 7 mètres de large. Pour simplifier, mais ça ne change pas grand chose au calcul, nous admettrons que le conducteur est sur la ligne médiane de la route, soit à 3,5 mètres de chaque bord, et qu'il roule à 130 (c'est un chauffard quoi). Notre calcul nous amène à :

A = Tangente(75°) x 3,5 = 13 mètres.

Alors bon, voilà où on en est : notre chauffard roule à 130 km/h sur une route de 7 mètres de large, et son cerveau ignore tout ce qui se situe sur le bord de la route sur 13 mètres.

Or, toujours si l'on en croit les spécialistes de la sécurité routière, le temps de réaction moyen d'un conducteur est de 1 seconde, soit une distance de 36 mètres à 130 km/h avant d'avoir commencé quelque manoeuvre que ce soit.

Donc, en gros, en admettant que l'obstacle potentiel ne se découvre qu'au dernier moment, le cerveau a ignoré une information qui ne lui serait de toute façon d'aucune utilité, et a même étudié 36-13=23 mètres qui ne serviront à rien (sans même compter la distance de freinage) !

A 130 sur autoroute

Bon, d'accord me direz-vous. Mais là, c'est le cas du chauffard moyen, sur départementale. Mais bon, ça marche aussi sur l'autoroute :

Notre chauffard roule à 130 km/h sur la voie de gauche (c'est déjà mieux) d'une autoroute à 3 voies. Il est donc à une quinzaine de mètres de la glissière de sécurité à droite.

A = Tg(90-15) *15 = 56 metres

En admettant que le conducteur voie un obstacle venir du bord droit de la chaussée à 60 mètres (rappelons que la visibilité minimale en courbe sur autoroute limitée à 130 km/h est de 400 mètres), c'est de toute façon trop court pour ne serait-ce que tenter une amorce de freinage. Alors que le cerveau analyse ou non la situation à moins de 56 mètres ne présente strictement aucun intérêt en matière de sécurité routière.

A 40 km/h en ville

Alors bon, tout ça c'est bien joli : ça fonctionne pour les excès de vitesse sur départementale, pour les autoroutes, mais en ville ?

GrapheEh bien, en ville, on va dire que notre chauffard se calme. Il roule sur une avenue et se traîne lamentablement à 40 km/h. Les sources de sécurité routière nous apprennent qu'à cette vitesse, le champ de vision est de 100°. On va prendre le cas d'une avenue particulièrement sécurisée, et l'automobiliste se trouve à 3 mètres du trottoir le plus proche.

A = Tg(90-50) * 3 = 2,5 metres.

Donc notre chauffard voit apparaître un piéton qui vient d'on ne sait où, façon téléporteur de Star Trek à 3 mètres (par exemple). Le conducteur circule à 40 km/h, ce qui est parfaitement légal. Pendant son temps de réaction, il parcourt 11 mètres. Encore une fois, l'information selon laquelle le champ de vision serait réduit à telle vitesse n'a absolument aucun intérêt en terme de sécurité routière.

Il manque les chiffres intermédiaires (le champ de vision pour 90 km/h), mais il n'y a aucune raison pour que cela ne s'applique pas...

Simplification qu'ils disaient

Ah ben zut, c'est vraiment pas de chance. C'est même assez fort : je me suis encore fourvoyé dans l'esprit contestataire qui caractérise ces quelques pages, sans contester le moins du monde cette théorie fumeuse. Je ne vous raconte même pas si j'avais tenté de la contester...

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On nous prend pour des jambons

Parce qu'il est des fois où je me demande où les journalistes trouvent leurs sources, comment ils les comparent, et comment ils ils font pour influencer l'opinion publique, je me suis amusé à analyser le discours officiel. Il y a quelques années, c'est la sécurité routière qui tenait les grands titres. Souvenez-vous, on a demandé aux français de bien vouloir allumer leurs feux le jour. Comme un seul homme, les français ont obéi parce que c'était bon pour leur sécurité, ça ne souffrait d'ailleurs aucune discussion : si vous n'allumiez pas tes feux le jour, vous êtiez un mauvais conducteur. Et puis, les médias ont cessé d'en parler, alors le bon peuple a peu à peu oublié ce qui était bon pour sa sécurité : plus personne, même parmi les plus ardents défenseurs de la mesure, n'allume se feux le jour. Souvenez-vous des « barbares de la route » et d'un certain accident à Loriol arrivé à point nommé pour être monté en épingle par le ministre de l'intérieur de l'époque, une certain Nicolas Sarkozy : dépasser les limitations reste mal, parce que dangereux. D'ailleurs, tout le prouve. Il y a consensus, comme on dit quand on n'a pas envie d'être contredit. Mais en vrai, vous n'avez jamais l'impression qu'on nous prend pour des jambons ?

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